Quand la fumée inspire les écrivains

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Quand la fumée inspire les écrivains

Message  El Tigré le Jeu 11 Mar 2010 - 14:56

Quand la fumée inspire les écrivains

Mots clés : Fumée, Ecrivains

Par Astrid De Larminat
11/03/2010 | Mise à jour : 13:43 Réagir

(Sébastien Soriano/Le Figaro)
De Molière à Houellebecq, de Flaubert à Simon Leys, de Freud à Einstein, le tabac a fait couler beaucoup d'encre..

On peut s'en réjouir ou le déplorer, c'est un fait. À mesure que la cigarette s'efface du paysage, c'est toute une époque qui disparaît, un temps où l'on accordait plus de valeur aux choses de l'esprit qu'à la conservation des corps, dont on savait qu'ils étaient mortels. Bernard Pivot raconte qu'aux débuts d'Apostrophe, tous ses invités fumaient et portaient une cravate, tandis qu'à la fin de Bouillon de culture, les auteurs se présentaient sans cigarette et dépenaillés… En 1996, La Poste a gommé la cigarette de Malraux sur un timbre. En 2005, la BNF retirait sa cibiche à Sartre sur l'affiche d'une exposition. On frise le contresens, explique le romancier Benoît Duteurtre, qui n'est pas un militant du tabagisme mais un fumeur du soir, pour le plaisir : imagine-t-on Gainsbourg sans sa gitane ?

Un jour la Direction des musées fera-t-elle gratter le cigare et la volute de fumée bleue sur le portrait de Mallarmé par Manet ? Ou la pipe de Baudelaire sur le tableau de Courbet ? Mallarmé qui aimait tant les baisers de ses cigarettes d'été et sa fidèle amie la pipe, qui l'aidait à travailler en hiver (Poèmes en prose). Un petit Musée du fumeur s'est ouvert à Paris, sous le patronage prestigieux d'Einstein, qui disait : « Avant de répondre à une question, on devrait allumer une pipe. » Non, tous les fumeurs ne sont pas des abrutis. N'en déplaise à Balzac qui affirmait dans son Traité des excitants modernes que le tabac rend apathique, hébété, impuissant.

Tout le monde s'accorde à penser que l'excès de tabac est nuisible, comme l'excès de presque tout. Des écrivains, fumeurs modérés, s'offusquent pourtant de «l'idéologie sécuritaire» qui conduit une société, et les fumeurs eux-mêmes, à considérer le tabac comme si c'était le diable, au point qu'on en perd toute civilité - on envoie ses invités fumer sur le balcon en plein hiver, s'indigne encore Benoît Duteurtre (1). L'écrivain Simon Leys, qui ne fume plus guère mais opte, quand il en a le choix, pour la section fumeur des cafés ou des salles d'attente parce que «la compagnie y est plus sympathique», rapporte dans Le Bonheur des petits poissons (Lattès) une anecdote véridique : dans un train, deux amoureux fougueux exécutèrent un accouplement sous l'œil impassible des passagers, qui s'indignèrent en revanche quand les amants allumèrent une cigarette.



Le sein maternel


La querelle des fumeurs et des non-fumeurs remonte au XVIIe siècle. Sous Louis XIII, certains considéraient le tabac comme une panacée qui guérissait tous les maux, d'autres comme une herbe de dépravation. La noblesse prisait frénétiquement, comme notre jet-set se fait des lignes de coke. En forme de pied de nez aux dévots qui condamnaient cette pratique, Molière mit dans la bouche de Sganarelle cet éloge extravagant, qui serait censuré de nos jours : « Il n'est rien d'égal au tabac : c'est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu. » Le roi hésitait à l'interdire. Richelieu trouva plus juteux de taxer le produit incriminé. Rien n'a changé.

Foin de poésie et de belles histoires, soyons prosaïque. Pourquoi tant de gens continuent-ils de fumer malgré les menaces de mort ? Chez les Mayas, rappelle l'auteur du Goût du tabac, jolie anthologie de textes d'écrivains, fumer était, pour les adolescents mâles, le symbole du passage à l'âge adulte. La chansonnette d'Eddy Mitchell ne dit rien d'autre : « Pour devenir un homme /Fume cette cigarette ».

Certains écrivains ne peuvent travailler sans fumer. Cioran : « C'est à coup d'excitants (café, tabac) que j'ai écrit tous mes livres. Depuis qu'il m'est impossible d'en prendre, ma production est tombée à zéro. À quoi tient l'activité de l'esprit ! » La romancière Catherine Cusset, fumeuse repentie, craignait de perdre l'inspiration en arrêtant la cigarette. Le résultat fut spectaculaire : elle a continué d'écrire mais a dû mettre fin à sa carrière universitaire parce qu'elle n'arrivait plus à lire d'ouvrages ennuyeux. Freud disait : « Je dois au cigare un grand accroissement de ma capacité de travail et une meilleure maîtrise de moi-même. » Mais il n'a jamais analysé sérieusement l'af­faire. Psychanalyste et romancier, auteur de Pas de fumée sans Freud, Philippe Grimbert explique que la cigarette, qu'on peut considérer comme un dérivé du sein maternel, est un « instrument de jouissance de l'instant et de protection contre la tension qui naît de l'environnement hostile ». Exemple : dans Les Âmes sœurs, Valérie Zenatti met en scène une mère de famille débordée pour qui chaque cigarette est prétexte à souffler cinq minutes, à échapper à tout ce qu'on exige d'elle à longueur de temps. Les cigarettes jalonnent sa journée, comme des nœuds sur une corde à grimper. Certains montent la corde lisse sans y penser. D'autres non.



Le clope du grand angoissé


«Ah sans la pipe la vie serait aride, sans le cigare, elle serait incolore, sans la chique, elle serait intolé­rable », écrivait Flaubert. Ça n'était pas une boutade. Retirer d'un coup son clope à un grand angoissé, c'est comme enlever ses bouées à un petit enfant. Le narrateur d'Extension du domaine de la lutte, gros fumeur, répond par une paire de claques à une collègue qui le sermonne sur le tabac. «Moralité , écrit Houellebecq : essayez d'empêcher un grand mélancolique dépressif de fumer, et l'on ne répond plus de ses actes.»

Et pourtant, fumer tue. Il est bon de le rappeler. Grâce aux messages apposés sur les paquets de tabac, écrit Simon Leys, «les fumeurs bénéficient d'une sorte de supériorité spirituelle sur les non-fumeurs : ils ont une conscience aiguë de notre commune mortalité ». Une manière de memento mori, cher aux sages de l'Antiquité, un équivalent du « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière » du mercredi des Cendres. Est-ce un péché de fumer ? Les théologiens catholiques se sont emparés de la question. Réponse : non, à condition de ne pas dépasser quatre cigarettes par jour. Autrement dit : vive le plaisir de fumer, mais attention à ne pas tomber en esclavage.

Le goût du tabac, textes choisis et présentés par Jacques Barozzi, Mercure de France, 118 p, 6,50 €.

Traité des excitants modernes d'Honoré de Balzac, Editions de L'Herne, 60 p, 8,80 €.

(1) Voir le recueil «Je fume, pourquoi pas vous ? Contre la tabacophobie», avec Benoît Duteurtre, Philippe ­Muray, François Taillandier, Philippe Reynaud (Pauvert, 2005).

vu sur http://www.lefigaro.fr/livres/2010/03/11/03005-20100311ARTFIG00002-quand-la-fumee-inspire-les-ecrivains-.php

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